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jeudi 16 mars 2017

Limites mentales, les hauts et les bas du travail d'une voie

Ce que je vais vous raconter correspond à mes pensées et sensations vécues ces deux derniers mois lors du processus de travail et d'enchaînement de Classe Croute, 8b. C’est un processus de travail que je découvre en ces termes et qui peut correspondre à n’importe quel grimpeur qui atteint sa limite et qui tente de la repousser que ce soit dans le 6b ou dans le 9a.

Tout commence le week-end du nouvel an que nous passons à Mollans, falaise que je découvre enfin. Après 3 journées entières d’essais je viens à bout de Classe Pieds, un solide 7c+ qui pourrait bien valoir 8a tant le niveau de rési demandé est élevé. Ce 1er janvier, les conditions sont parfaites, nous sommes les seules à ce secteur Céline et moi et nous faisons chacune nos voies côte à côte : Classe Pieds pour moi et Classe Croute pour Céline ! Bref rien à redire sur caractère idéal de cette journée.

Premier bon blocage de Classe Croute
Avec l’envie attisée par les montées successives de Céline, Nina et Kathy dans Classe Croute, je me prends à rêver et avant de rentrer en Haute-Savoie, je rends une visite à cette voie... Certainement que l’envie a joué pour beaucoup, certainement que les conditions étaient réunies, certainement que l’esprit était libéré de tout poids mais il n’en est pas moins que les mouvements ont déroulé et qu’à partir de ce moment-là, j’ai su que cette voie était faisable pour moi, voire même qu’elle était faite pour moi !

Nina s'affûte les doigts dans Classe Croute
Sur le coup, j’ai même cru que je la ferai plus vite que Classe Pieds tant la variété des prises, réglettes et trous, amenait un effort beaucoup moins résistant que sa voisine et les mouvements d’épaule semblaient me convenir davantage qu’une grimpe de face, montant haut les pieds et pliant fort les bras.

Peut-être est-ce ça le premier pas du processus de concrétisation ? Avoir confiance en soi et croire en ses capacités...

Le fait est que le week-end suivant, nous étions de nouveau à Mollans et je mettais mes premiers essais dans cette jolie voie, bien confiante. Mais la réalité a repris le dessus. Certes la voie me convient mais un mouvement en particulier me coûte et me fait tomber systématiquement. J’ai beau le travailler et le retravailler pour sentir le moindre détail limitant mon effort sur les prises, quand j’enchaîne le bas de la voie, il me manque un petit quelque chose pour le réussir. Sans compter que chaque essai ouvre un peu plus le trou qui se forme dans mon index, rendant l’essai suivant plus difficile mentalement. Je rentre concrètement bredouille de ce week-end mais avec le sentiment d’avoir progresser dans la voie, d’avoir permis à mon corps d’assimiler les mouvements du bas et l’assurance d’avoir trouver le placement parfait pour le mouvement clef. Je suis toujours confiante et j’ai finalement pris beaucoup de plaisir !

Le mouvement qui m'a tant de fois fait tomber...
L’emploi du temps nous indique que le prochain créneau Mollans est 15 jours plus tard. Un peu de répis pour ressourcer l’esprit m’incite à penser que la prochaine visite sera la bonne ! Mais la grippe m’attrape, me met à terre et le créneau Mollans se retrouve en pleine période de convalescence. Un aléa de la vie qu’il faut accepter. Mais je ne perds pas espoir. La première journée est consacrée à la reprise de sensations verticales après 5 journées allongées. Puis les deux jours suivants, je retourne aux essais dans la voie. Toujours les mêmes essais en termes de hauteur mais toujours la sensation d’optimiser chaque fois un peu mieux, d’intégrer les détails.

Cédric se balade dans Double Peine 7c+
Les conditions ce week-end là sont un peu limites... Il fait vraiment froid, à la limite du grimpable ! C’est davantage l’envie et le mental qui nous permettent de nous lancer et pas une seule fois, j’arrive au crux sans l’onglée... Mais l’incroyable se produit, malgré la fatigue et le froid, j’entends Flo me dire « Allez Caro, c’est maintenant ! » et je passe le mouvement en question sans broncher. Pourtant rien n’a changé par rapport à l’essai précédent, j’ai toujours un trou dans le doigt strappé, j’ai toujours l’épaule fatiguée quand j’arrive là, je ne sens toujours pas les prises que je tiens sous les doigts. Alors que s’est-il passé ? Sa phrase m’a fait un électrochoc ? Profiter de l’instant, d’être là, là où tout peut basculer, tout donner à un moment précis, focaliser son attention exactement sur l’action, sur la tenue de prise et sur l’épaule. Pourquoi une phrase peut-elle provoquer autant de changements ? Et comment peut-il se produire autant  de choses en soi et dire que cette fois-là l’attention était portée encore plus spécifiquement sur ce qu’il manquait ? Cela paraît contradictoire...

Toujours est-il que la deuxième étape dans le processus de concrétisation semble être la présence de l’esprit à 100 % à l’instant T, la pleine conscience poussée à son paroxysme...

J’ai passé ce mouvement mais la voie n’était pas finie. A chaque fois, en travaillant la voie, quand je passais le mouvement, j’enchainais la fin. Mais cette fois, 3 mouvements plus loin, l’esprit certainement saturé d’informations, j’ai commis la petite erreur, celle qui coûte cher... J’ai oublié de replacer mon pied exactement comme il faut pour la poussée suivante et j’ai zippé... Tout le monde en bas était surpris et a exprimé sa déception par un terrible « Ooooohhhh noooon ! ». Moi j’ai rien compris... Ce n’est qu’une fois pendue au bout de la corde que j’ai compris que c’était fini...

Céline profite des derniers rayons de soleil...
A partir de là ça a été assez dur. Sur le retour vers la maison, mon esprit vagabondait : « Pourquoi tu t’acharnes sur cette voie ? », « Encore 10h de voiture dans le week-end pour « rien » », « Quel est le sens de tout ça si tu ne prends pas de plaisir ? ». Mon problème c’est que je ne voyais la réussite que dans enchaînement de la voie. J’avais l’impression que chaque week-end en plus passé à essayer cette voie était un échec de plus. Et toutes ces sensations étaient attisées par de nouvelles que je n’avais pas encore expérimentées : la peur et le doute... Jusqu’à présent l’excitation, l’envie et la naïveté prenaient le dessus. Je n’avais pas fait de progrès remarquables dans la voie donc l’espoir d’un essai meilleur que les autres était toujours présent. Mais cette fois, cet essai avait bien eu lieu et j’avais merdé... Et si je n’allais jamais réussir à le reproduire ? Et si j’avais raté ma chance dans cette voie ?

Honnêtement, c’est la première fois que je ressentais toutes ces émotions aussi fortement. N’importe qui a déjà travaillé une voie à sa limite a dû expérimenter cela mais pour moi c’était nouveau. Mon esprit était saturé d’émotions négatives et le retour à la maison était pensif...

C’est là que tout le mental rentre en jeu. Clairement, je n’étais pas prête à réaffronter cette voie le week-end suivant. La peur de l’échec à nouveau était trop présent en moi et le doute sur mes capacités aussi. Heureusement, ce qui m’a sauvé c’est que notre emploi du temps ne nous laissait envisager la prochaine session Mollans qu’un mois plus tard ! C’est le temps dont j’avais besoin pour m’aérer l’esprit, penser à autre chose qu’à cette voie.

Nina dans les bacs de fin de Double Peine
Pendant un mois, on a skié, on a grimpé en salle, on s’est entrainé et on a même fait une petite compete qui m’a mise en confiance. En fait, il me fallait ce temps pour me dire que mon état de forme allait changer puisque mon esprit n’était pas capable de faire la différence. Quelques faits objectifs m’ont montré qu’effectivement la forme avait changé et la confiance en mes capacités était revenue. Ouste le doute !

Ce week-end là s’annonçait bon en termes de conditions et de compagnie. En tête à tête avec Céline, on s’échauffe au soleil dans un autre secteur, sans pression ni hâte. On sait qu’il faut attendre l’ombre. Quand je vais mettre les dégaines, je me rends compte que les conditions sont absolument parfaites : chaud donc pas d’onglée, un léger vent frais et aucune humidité, donc un rocher qui adhère comme jamais. Du coup, j’essaye d’enchainer en posant les dégaines et passe le mouvement clef mais mes doigts glissent et je tombe. Peu importe, je me sens vraiment en forme et annonce : « je fais la voie aujourd’hui ! ».

Le doute est parti, la peur aussi. Je sais que je suis prête physiquement, les conditions ne peuvent pas être meilleures et cet essai a fini de convaincre mon esprit qu’aujourd’hui n’a rien à voir avec les autres fois. C’est marrant comme ces 3 éléments influent sur le mental et la confiance en soi.

Le bac est proche !
Avant de partir pour l’essai, suivant je profite du moment, de cette petite boule au ventre qui annonce un gros moment. Je sais que c’est maintenant que je vais faire la voie et j’essaye de profiter de chaque petit instant. J’arrive au pas dur, mes doigts glissent à nouveau sur la prise d’arrivée mais ce n’est pas grave, je repars en arrière pour retravailler parfaitement la préhension et continue. C’est du sang sur l’index qui me fait glisser... Mais peu importe, ça tient. Au niveau du pas où j’avais zippé, je me concentre pour replacer le pied au millimètre puis avance. Deux mouvements plus tard, il faut s’engager dans le mouvement et je me souviens que j’ai sauté la dégaine et je me sens un peu limite. Cette réflexion dure une fraction de seconde et accepte tout ce qui peut découler si je rate. Je me concentre sur le blocage, crie un coup et atteint la prise. Il reste deux mouvement avant le bac. Je délaye sur un mono doigt et au moment de croiser, mon bras s’ouvre et je sens que je ne finirai pas le mouvement... Je retourne en arrière pour délayer une fois ce bras droit qui ne veut plus se fermer et j’y retourne ! Cette fois ça passe et je me retrouve sur le dernier mono doigt, le majeur totalement insensible d’avoir délayé autant sur le précédent... Ce n’est pas grave, je sers les dents et croise les doigts pour ne pas zipper sans le sentir et atteint ce fameux bac ! Délivrance et bonheur !!

Cet enchaînement était incroyable. J’ai eu l’impression d’avoir la pleine conscience de mon corps et de mon esprit. Comme si tout allait à 100 à l’heure dans mon cerveau et que je pouvais me réadapter à tout instant à n’importe quelle situation... Comment on retrouve cet état proche de la transe consciente ? Je ne sais pas mais rien que le fait de l’avoir vécu est un beau moment !

C’est la première fois que je travaillais une voie aussi longtemps et j’ai pu affronter les hauts et les bas de ce processus alors même que je n’ai concrètement pas régressé dans mes essais. Tout mon respect à ceux qui tiennent le coup plusieurs années dans un projet. C’est loin d’être plus facile avec le temps... Bien au contraire !




5 commentaires:

  1. Bienvenue dans le monde des grimpeurs laborieux... Des non talentueux qui mettent des mois voir des années pour enchaîner des projets. Et oui, la plupard des grimpeurs que tu croises en falaise éprouvent ces émotions...

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    1. Si tu éprouves cette espèce de "transe consciente" à chaque fois que tu sors en falaise alors tu dois être un grimpeur sacrément heureux ... !

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    2. Je pense qu'il parlait surtout des hauts et des bas, des doutes et des échecs avant la réussite !
      Tout le chemin qui rend l'enchainement encore plus beau et plus jouissif, que s'il avait été réalisé à vue.
      Félicitations en tout cas pour cette réalisation, et bravo pour le post, il est très bien écrit.
      Je me suis juste demandé quels étaient ces "quelques fais objectifs" dont tu parles avant de retourner une dernière fois à Mollans et enfin enchainer cette voie?
      Simple curisioité

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    3. Je me doute et ce n'est évidemment pas la première fois que j'expérimentais les hauts et les bas et doutes et échecs mais les ressentir à cette intensité, en revanche, si ! Effectivement, c'est ce qui fait que, plus tard, on se souvient...
      Les faits objectifs : enchainer des voies que je n'arrivais pas en salle, faire davantage de tractions qu'auparavant, être plus à l'aise en gainage dans des dévers. Mon mental était tellement hors service que j'avais besoin, en tant que rationnelle, d'observer des progrès !

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